Peintures
Moins célèbre peut-être que dautres écrivains-peintres comme Michaux ou Cocteau, Raymond Queneau éprouve le même besoin de dire, par la création, les beautés ou les faiblesses de la condition humaine.
Ce nest pas si naturel que cela de peindre, et si le peintre peint, cest parce quil est un homme, et non un animal sécrétant des morceaux de toile colorée de différents formats, comme lhuître la perle, ou la seiche la sépia.
("Lamour, la peinture", 1948)Queneau partagea lamitié de plusieurs peintres : Jean Hélion, Elie Lascaux, Enrico Baj, Mario Prassinos, Jean Dubuffet... Son admiration pour leur art est active : à lécole des maîtres de tous temps, il sapplique à recopier les pièces préférées de sa petite anthologie, de Millet, dUtrillo, du douanier Rousseau, de Picasso, de Miro...
On raconte que Picabaj un jour rencontra Bacasso à lexposition du célèbre peintre N.
- Ne trouvez-vous pas, dit le premier, quil sinspire et de vous et de moi ?...
("Picabaj et Bacasso", 1969)Lauteur des Foutaises (1944) signale "la bouette dacouarelle du bouateux" ,et ailleurs dans ses papiers, ses "dispositions artistiques : gouacheur du dimanche". Le fait est quaux périodes où lécriture coince, après avoir quitté les Surréalistes et après 1945, il travaille beaucoup par limage. En 1948, une galerie parisienne accroche à ses cimaises une rétrospective de ses aquarelles, sorties tout droit dun imaginaire polymorphe.
Il ne faut pas croire que pour les poètes, ça nest pas commode de dessiner et de peindre [...] A vrai dire, en général, les poètes ne sen tirent pas mal. Il y a du chinois en eux : ils ont toujours envie de "caractères" tracés dun pinceau limpide et fin.
(préface au catalogue de Georges Hugnet, 1948)Mots et couleurs servent à transmuer le réel pour lui donner un sens, le poète et le peintre nous offrent la force dun regard affiné :
[...] la fonction du peintre est de révéler dans lunivers ce que lil commun ne sait y voir [...] elle oblige ce monde à se montrer objectivement tel que la sensibilité de lartiste le transcrit davance au moyen de couleurs étalées sur une surface plane.
(préface au catalogue de Mario Prassinos, 1944)Et lunivers créatif de Queneau est spectacle : ses romans et poèmes, mais aussi sa peinture, illustrent la fascination du vivant et la tendresse pour les gens, dans les objets du quotidien, les scènes de la ville, les revues de music-hall, ou encore les souvenirs de rêves, ou la méga-production du show planétaire...
Nous voyons soudain cette peinture devenir gaie. Soudain éclatent une fanfare, un feu dartifice...
(préface au catalogue de Jean Hélion, 1958)Echos des romans et des poèmes, les gouaches rappellent telle rime dun sonnet, telle réplique dun personnage, tel propos dun essai. Ainsi, Une histoire modèle ressurgit à la mémoire et lon devine alors que les paysages peints par Queneau nont rien danodin :
Il est assez étrange, après tout, de peindre des paysages. Il est bien clair quil ne sagit toujours que de lhomme. Le paysage universel, cest le paradis terrestre [...] Toute peinture de paysage est une apocalypse, puisque nous savons bien que nous ne vivons pas dans le paradis terrestre.
("Vlaminck ou le vertige de la matière", 1949)Les textes de Queneau sollicitent notre participation, quil sagisse pour nous décrire les centièmes Exercices de style ou dénoncer lun des virtuels Cent mille milliards de poèmes. De même, les dessins de Queneau invitent au jeu de la légende, attendant un rapprochement avec lune ou lautre citation (plus ou moins) concordante. Par exemple, le thème pictural répété des personnages agenouillés sur une table, y laissant leur ombre portée, évoque de façon troublante tel récit de rêve surréaliste ; ou bien le petit couteau perdu et retrouvé des Journaux de guerre pourrait ressembler à cet autre, peint à côté dune chandelle éteinte... Mais au delà du figuratif, il y a aussi cette sensibilité au matériau du langage, la pâte des mots autant que celle des pigments. Et le plaisir dorganiser lespace, de structurer les formes :
Lamateur timide devant un uvre qui le déconcerte demande toujours quel en est le titre ; que sil lui est répondu "composition" le voilà bien avancé.
(préface au catalogue pour Jean Arnal, 1957)Sur la peinture de Queneau, voir la Bibliographie de Ch. Kestermeier, et en particulier :
- Noël ARNAUD, "Des goûts dun satrape en couleurs", Dossiers du Collège de Pataphysique n°20 [6 juillet 1962] pp. 47-58
- Emmanuël SOUCHIER, "Joan Miro entre André Breton et Raymond Queneau", Montivilliers, hier, aujourdhui, demain n°6, mars 1994, pp. 58-78
- Thieri FOULC, "Queneau peintre", Temps mêlés/documents Queneau, n°150+57/60 (= colloque de Thionville Queneau et les langages, octobre 1992), 1993, pp.216-223 + ill. hors texte
- Inez HEDGES, "Petite peinturologie de Raymond Queneau", Raymond Queneau encyclopédiste ? (= colloque de Limoges, décembre 1987), Ed ; du Limon, 1990, pp. 195-206
- Valérie VALEMBOIS, Raymond Queneau et les arts éphémères - DEA, univ. Valenciennes, 2002, pp. 77-114 (sur les 13 dessins exposés en 1979 à Ancy-Le-Franc)
Préfaces et correspondances de Queneau avec des amis peintres : voir notamment :
- Amis de Valentin Brû n° 24-25, 1983 : Jean Hélion
- Amis de Valentin Brû n° 26, 1984 : Enrico Baj
- Amis de Valentin Brû n° 28-29, 1984 : Mario Prassinos
- Amis de Valentin Brû n° 32-33, 1985 : Elie Lascaux
- Amis de Valentin Brû/Cahiers Raymond Queneau n° 2-3, 1986 : Biancheri, Halpern, Hugnet, Labisse, Arnal
- Jean HELION, Lettres dAmérique : 1934-1967, éd. par Claude Rameil, IMEC, 1996, 180p.
- Raymond QUENEAU, Enrico BAJ, Lettere inedite, éd. par Maria Siniscalchi, Giannini Editore, 1983, 90 p.
Une collection spécialement accessible au public est celle du Centre Queneau de Verviers : elle compte 185 pièces (dessins, gouaches, huiles). Un catalogue en a été dressé, avec, à seule fin didentification rapide, des intitulés fictifs, mais inspirés de ceux donnés par Queneau lors de sa rétrospective de 1948. Quelques pièces portent une date qui les situe entre 1946 et 1952.